22 mars 2008
Togo - Cascade d'Akloa
25 juin 2008
ZOO - La Fin de l'Histoire
Poème déserte
En de nouveaux clivages
Apparemment plus vastes que
Le Tombeau d'Edgar Poe
Jadis révolutionnaires
Les mots coffrent
Les démons en cage
Esclaves
Au Marché du tout possible
Tandis que l'on célèbre
Le siècle de la fourmi
Grappillant à pas constrits
Les galeries marchandent
Nos remugles de pensée
Mais dans ce brouhaha
Tard venu
Vois-tu rugir
Monstre de la caverne
Fauve incandescent
Serpent déroulé
Le venin pharmakon ?
Phébus déclinant
Annonce une nuit noire
Peut-être
La fin de notre histoire
Thomas D. Lavorel
13 septembre 2008
La Philosophie du Caca
Je ne vois guère que Artaud qui ait eu les couilles d'envisager l'humain au prisme de perspectives fécales. Pourtant, pour tous, chier est primordial, & il n'y a rien d'obscène, ni dans l'acte, ni dans la pensée même de déféquer ou de « couler son bronze ». L'humain, dans la littérature, ne chie que rarement, & l'on à tôt fait de taxer celui qui fait chier son personnage de pervers dégueulasse. C'est un fait : l'homme se cache pour se vider de toute la merde stockée dans ses intestins, & il dissimule ses crottes à consistances variables dans les égouts de la ville ― « les Venise de merde », comme le disait si bien Milan Kundera. On se cache, on s'enferme dans les cabinets, car il est indigne de faire caca. Ne dit-on pas que si l'on veut faire tomber de son piédestal celui ou celle qu'on adule, il suffit de l'imaginer crispé sur son trône de faïence ? Honte & déshonneur pour celui qui, peuchère, se fait surprendre dans cette pourtant bien naturelle posture. Mais ne dit-on pas aussi que nulle journée ne se passe tranquillement si, dans les minutes qui suivent le réveil, après le premier café & le premier clope, on ne passe pas par les chiottes pour se vider le bide de tout ce qui l'obstrue. Au-delà du mécanique, mais non séparé des nécessités organiques (cela devrait aller sans dire), chier est une question d'éthique : vidange du non-assimilable, déchets de la digestion évacués de soi pour laisser de la place à une nouvelle ingestion. Il y a comme un lien étroit, & pas seulement métaphorique, entre évacuer de soi la merde contenue dans le gros intestin & évacuer de soi des pensées ― le non-assimilable du ventre métaphysique, ce qui obstrue les conduits si on ne s'en débarrasse pas. En allant chier de bon matin, c'est toute l'accumulation de la veille au soir & de la nuit qui se sépare de soi ― alimentaire & autre ; c'est faire de la place pour tout ce que le jour nouveau comporte de nouveauté. Que l'on regarde à présent, de cet angle de visée, la diarrhée ou la constipation : la constipation comme incapacité ponctuelle à se débarrasser de l'inassimilable & des déchets organiques que le caca transporte dans son emballage particulier. Ne pas pouvoir évacuer sa merde & ne pas pouvoir se débarrasser des pensées déchectueuses ne sont pas seulement deux pathos du même ordre, mais il s'agit peut-être bien là d'une seule & même équation : on n'en finit jamais avec ce qui nous ruine le sang. Que l'on regarde aussi, à l'étalon de cette interprétation peu banale, toute littérature, toute poésie, toute philosophie... Écrire est un acte fécal, ou plus exactement : écrire & chier sont une seule & même chose. Peut-être est-ce pour cela que les humains se cachent aussi pour écrire
10 octobre 2008
L'évidence du siècle (récit d'une victoire)
« A l'égard du passé, je suis, comme tous les hommes de connaissance, d'une grande tolérance, c'est-à-dire d'une magnanime contrainte sur moi-même : je parcours cet univers millénaire de maisons de fous avec une morose circonspection, qu'il s'appelle « christianisme », « foi chrétienne », « Église chrétienne », — je me garde de rendre l'humanité responsable de ses maladies mentales. Mais mon sentiment se tourne complètement, éclate dès que je pénètre dans l'époque moderne, notre époque. Notre époque est une époque qui sait... Ce qui jadis n'était que tout simplement malade est aujourd'hui devenu indécent »
(F. Nietzche _ L'Antéchrist ; §38 – trad. Éric Blondel)
Le vieux moustachu écrivait cela il y a cent vingt cinq ans. C'était l'ère du soupçon, les attentats de Nietzsche, la contre-idéologie de Marx, les vivisections freudiennes de la psyché. Nous avions alors toutes les armes pour rendre le Jeu à son néant. Mais l'idée de franchir les murailles à sens unique nous fit peur, & nous restâmes suspendus à la croix de nos appétits, comme dirait l'Autre. Au lieu de périr comme il aurait du, le Jeu, qui était encore une théologie politique, trouva dans le « soupçon » — & cela fut sans doute l'un des tours de passe-passe les plus habiles de l'histoire de la prestidigitation — les moyens d'un renouveau sans précédent : plus que jamais il devint conscient de sa propre contre-nature ; & à l'endroit même où nous aurions pu le confondre en nous détournant simplement, en prenant les distances qui sont les nôtres avec ce qui ne nous ressemble pas, il trouva les moyens de pénétrer la mécanique de l'imaginaire. Ce fut alors une grandiose métamorphose que le Jeu accomplit. Dieu disparaissait, il n'était que chimère ; alors le Jeu laissa tombé Le masque pour s'en fabriquer un par déclinaison de conscience — « il en faut pour tous les goûts ». Une réalité de perdu, dix de retrouvées. Il fallait que les classes disparaissent pour que puisse exister une véritable communauté humaine & pacifique ? Toute espèce de bipède à station verticale sera donc relayée au rang d'esclave. Mais c'est un esclavage hiérarchisé & qui porte un autre nom auquel nous sommes inscrits — ainsi, tant qu'il sera possible de gravir les échelons, il n'y aura pas que des mécontents. Enfin nous avions la psychanalyse... Peut-on en vouloir au vieux Sigmund ? Ses intentions étaient sans doute celles d'un « homme de connaissance » fasciné par tous les modes inconscients de l'animal qu'il était, mais sa machine de guerre fut la plus dangereuse de toutes. Pour nous, il y avait de quoi forger un miroir des plus complet : notre pouvoir s'explique par les arcanes désormais scientifiquement explorées de l'imaginaire. Nous savions que notre conscience n'était qu'une émergence d'iceberg à laquelle nous n'avions jamais rien compris parce que nous ignorions tout de ses connexions « inconscientes ». Encore une fois, plutôt que de nous prendre une fois pour toute pour ce que nous sommes, nous sommes restés au carrefour vermeil de notre agnosticisme résigné ou marginal — faute de mieux. Notre indécision : nous devons faire quelque chose, mais quoi ? Bien sûr, le Jeu n'allait pas attendre que nous prenions la température de nos inclinaisons réelles pour agripper ses verrues à la mécanique du psukhé. Savait-il alors quelle bombe il tenait entre les mains ? Ce fut en tout cas pour lui le moyen de s'installer en souverain sur le territoire en friche de l'imaginaire. Auparavant, il ne pouvait opérer qu'un contrôle politique par la « morale » ; à présent que toute morale « catégorique » était soupçonnée, il fallait établir une conquête ferme & définitive sur la terra incognita de la conscience. Les élucidations freudiennes interprétées par la psychanalyse d'après furent l'occasion & les moyens de cette conquête. Le poison distillé par deux mille ans de christianisme platonisé dans le corps oxydental n'a pénétré le réseau sanguin que par la contrainte, la violence & la peur — je n'invente rien, tout à été dit il y a plus d'un siècle. Maintenant que Dieu est mort, ou en tout cas bien trop minoritaire pour avoir droit de cité dans les règles du Jeu, c'est un mode d'administration tout à fait révolutionnaire que Freud, volontairement ou non, offre sur un plateau à toute une tradition en manque de souffle. Le poison ne sera plus désormais l'outil d'un servage à distance, mais bien celui d'une véritable conversion. Le martellement inquisiteur imprimait sa morale au fer rouge sur les parois craquelleuses de la mémoire, par un usage de la violence « en vue du plus grand bien » — peut-être y croyait-on encore par le passé ? Mais une fois « le plus grand bien » relativisé à l'extrême, il importe que les motifs de conversion changent de peau : le Jeu sait qu' « inconsciemment » toute action humaine peut se comprendre à partir du principe dit de « plaisir/déplaisir » (on trouve déjà cette idée chez Nietzsche, elle devient principe avec Freud) ; il sait aussi que les rapports entre les individus sont pour beaucoup réglés par les hormones, & que nos « actes manqués » en société peuvent traduire des pulsions sexuelles réprouvées ou des désirs d'accouplement ciblés, & qu'à nos parades amoureuses si romantiques se mêlent souvent sadomasochisme, lubricité, perversité, fétichisme, & autres stimulis nerveux qui font le commerce des sex-shop & de la pornographie ; il sait encore la chimie du rêve, sa fonction présumée & les ingrédients qui les composent. Il a lu dans cette sentence : « le rêve est la fenêtre qui ouvre sur l'inconscient », la prospérité de sa domination future, l'arme qu'il lui fallait pour donner l'assaut final aux réticences qui le rendaient de plus en plus fragile. Là où le christianisme n'a jamais pu installer que des protectorats par alliances commerciales & militaires, le dernier empire à vaincu. Les Natifs Américains sont parqués dans des réserves & se pulvérisent au whisky-coca, les Tibétains sont sous la domination des Chinois & ne se révoltent qu'en de rares cas critiques, & la Chine semble la mieux placée pour succéder au Zénith déclinant des État-Unis d'Amérique ; L'Inde, à force de se barioler la culture, entre dans le rang & tente de s'imposer sur le Marché ; les Amériques du Sud alimentent surtout les succursales souterraines de l'empire, encore par le commerce des narcotiques & le libéralisme des casinos — à la table du Jeu, ils ont l'image du flambeur ; l'Afrique est une pile presque vide, en débit énergétique même, tellement qu'elle ne peut même plus emprunter pour finir la partie « dignement » — Ici on ne donne pas l'assiette aux chiens ! L'Europe, c'est la vieille Europe, « la maquerelle des ballets roses, c'est le christianisme qui se travestit au goût du jour pour rester dans le coup — « Dieu est in » —, c'est la vieille morale qui refuse d'être tenue pour quantité négligeable en vertu de son ancienneté : c'est un peu grâce à elle si le Jeu en est arrivé là, elle veut sa part de royalties. Jusqu'aujourd'hui encore, les États-Unis (ce qui comprend l'Australie, le Japon, & bientôt tout l'Ouest européen) avaient la main mise sur les déclinaisons, mais leur position de cheapleader est en danger, & dans la panique ils cèdent à la maladresse — les deux tours ne seront pas tombées en vain... Ce que l'on nomme l'Europe de l'Est, après un vingtième siècle encombré de guerres à n'en plus finir, toujours sous les feux nourris, est aujourd'hui, paraît-il, bien heureuse de voir invitée dans le cercle — encore discrète, mais accumulant ses gains petit à petit. Quant à la Russie, l'équation est plus complexe, tant l'histoire que nous apprenons semble ignorante de ce qu'est la Russie — historiquement, politiquement, culturellement, métaphysiquement... Ce pays est trop vaste, trop froid & de trop faible densité pour que nous, oxydentaux des zones tempérées & variables, puissions véritablement comprendre l'organisation Russe (il n'y a pas deux territoires au monde à avoir la Sibérie...). Je pense, pour ma part, du socle de mon ignorance, que la Russie est d'une certaine façon consciente de la dimension absurde du Jeu auquel se livre l'humanité, ce qui lui permet de se tenir à l'écart de la mêlée. Ce n'est pas un berger masqué du troupeau mondialisé, mais bien le loup qui rôde à l'affut de la moindre faille par laquelle il pourrait se glisser pour engendrer le fléau de son carnage — c'est en tout cas ce à quoi ressemble Vladimir Poutine en dépit de tout le factice de son portrait public. Conscient du Jeu, nécessairement à l'écart, les « relations internationales » ne sont à l'ordre du jour que par mesure d'exception, parce qu'elles ont une valeur stratégique : la Russie n'est présente sur le Marché que pour se garantir d'une guerre plus pernicieuse qui ruinerait définitivement le territoire, même en cas de victoire. La Russie est à la table du Jeu, circonspecte & malveillante à l'égard de ses adversaires. Elle les regarde joue & flamber avec l'œil froid du calculateur, planifiant vengeance & domination. Devenant cheapleader, la Russie aurait les moyens de la cruauté & du « totalitarisme » pour imposer au Jeu de nouvelles normes, de nouvelles lois, de nouvelles règles, rendant caduques les gamineries méchantes de l'Oxydent qui n'ont pas assez de « virilité » ou de « couilles au cul » pour être véritablement cruelles. La Russie, si elle est bien ce loup qui rôde aux frontières du cercle, en devenant le centre névralgique des normes humanicoles, pourrait amener un chaos qui sonnerait le glas de la démocratie basée sur les principes de la « libre concurrence » & de « l'ouverture des capitaux », & pour l'accès aux marchés autorisé aux pays soumis, — pour je ne sais quelle nouvelle peste noire. Mais ce ne sont là qu'égarements psychologiques, une paraphrénie anticipatrice éphémère. Je reviens à notre présent, notre « réalité » : le monde tel qu'il est, cerné par un cancer qui se nomme Le Marché (viendra-t-il ce jour où je n'aurais plus à employer ce vilain mot ?). C'est le constat d'une victoire que je fais ici. Quel rôle à joué la psychanalyse dans cette dernière guerre mondiale ? Chez Freud, c'est l'explication philosophique de la chimie des émotions. Si on parvient à comprendre comment fonctionne une machine il est possible d'influencer son fonctionnement selon les objectifs que l'on souhaite atteindre. Comment influencer l'imaginaire, toute la métaphysique humaine, sans avoir recours à la violence du fer rouge (réflexe de Pavlov) ? En manipulant, non pas la mémoire sur le sens des restrictions, mais par une opération directe sur le principe plaisir/déplaisir. On objectera que manipuler la mémoire au fer rouge revient à agir sur ce principe : ce qui procure de la souffrance, tout animal fera ce qu'il faut pour l'éviter. Il est évident que deux mille ans de christianisme (mais pas seulement) ont été farouchement actifs sur les échelles de ce principe, qui reste sérieusement détraqué, même après le retrait des troupes missionnaires. Mais tout cela « inconsciemment » : on a découvert qu'il était possible d'agir sur la mémoire par le biais de la violence, mais sans savoir que c'était l'instinct même que l'on modifiait — pour que l'Idée du royaume de Dieu s'accomplisse sur Terre... Aujourd'hui nous le savons, nous savons que tout vivant est programmé pour fuir le déplaisir & vouloir le plaisir. Nous savons que ce plaisir peut être provoqué par la puissance, le sexe, le franchissement de l'interdit, — le rêve ! & surtout par le rêve, les escales imaginaires dans nos propres métamondes, nos rivages enfants, nos divergences mentales, la fuite imaginaire. En d'autres termes beaucoup plus grossiers : le Jeu à trouvé les moyens de globaliser & de capitaliser les langages ésotériques de l'art & du rêve. Il faut démocratiser l'accès aux arts & aux songes, pures produits de l'imaginaire, vaisseaux de fuite où s'embarquent les égarés, car, dit-on, la fuite est le meilleur moyen de supporter le réel quand il ne convient pas. Grâce à la psychanalyse, le Jeu apprend à séduire les esprits pauvres en imagination en leur vendant un peu de rêve & d'espérance. C'est par la découvertes de ces principes, qui ne sont pas seulement humains (métaphysiques), mais qui concernent l'ensemble du vivant sans distinctions de parties, qu'une « mondialisation » devient possible, en douceur, en sourdine : des principes universels étaient bien sûr les meilleures armes, que dis-je ! , les seules capables de corrompre toute l'humanité — sans distinctions d'espèces & de races. A partir de là, il fallait inventer les « sciences humaines » : l'anthropologie pour connaître les mythologies, les coutumes & la métaphysique des peuples que nous prenions autrefois pour des sauvages, des animaux, & qui ne sont plus qu'en retard sur les « civilisations » oxydantales. Une fois le cœur d'une « tribu » localisé, nos chirurgiens nanopsychologiques de la communication opèrent & implantent un pacemaker réglé sur les horloges impératives de cette zone économique appelée « Nord ». La sociologie pour avoir un portrait clair & catégorique de nos propres « ressources humaines » : tout cela avec la psychanalyse & la philosophie comme arbitres, mis en pratique par le biais des écoles de commerce. Mon bref passage par l'enseignement des « sciences économiques & tertiaires » — sans trop travailler non plus — m'a donné un aperçu assez clair des règles & stratégies en vigueur dans ce monde là pour que je choisisse, au sens sartien du terme, de ne pas entrer dans l'extase de la compétition & de la « libre concurrence ». J'ai pu contempler à loisir les hommes de lige de l'Empire du Marché, leur platitude, leur bêtise, leur médiocrité ; & je soupirais : faut-il que ce soit ça les futurs maîtres du monde... S'il est vrai que l'on ne comprend jamais la « vérité » qu'en fonction de son milieu, le biais de celui-ci nous fait appréhender le fatum de certaines prophéties d'un pas beaucoup plus serein. Aux royaumes des faibles, les médiocres sont rois ! La maîtrise de la psychanalyse à permit de vendre un peu de rêve & d'imagination aux craintifs du feu, elle a permit aussi de banalise la divergence mentale tout en cloisonnant le « normal » par l'assise de la médecine. Le fou à toujours été le non-conforme, tour à tour prophète, démon, curiosité, risque potentiel pour le maintien de l'ordre social & du bon équilibre des mœurs... Mais le fou du point de vue médical est un phénomène récent. Le « malade mental » n'a été malade que très tard. Par la médecine, la preuve scientifique est faite que le fou est « anormal » ; par voie de conséquence : tout ce qui n'est pas fou est donc « normal », en « bonne santé mentale », parfaitement conforme à ce que doit être un homme. Il n'en faut pas plus pour démultiplier à l'infini le potentiel d'impuissance d'un Nietzsche, d'un Artaud, ou d'un autre du même acabit. Ce qui chez eux appartient au silence n'est que « divergence », « exentricité » — rien de très sérieux, ne de très raisonnable finalement. Quant au reste, l'assimilable, ce qui est à la portée de la superficialité du Jeu, cela est globalisé & capitalisé, inclus sur une branche mal exploitée du Marché pour vampiriser la lucidité, la révolte, ainsi que les méthodes d'émancipation laissés par ces éclairs de géniosité à l'usage de la postérité. Aux temps de l'homomacdonaldus on parle volontiers de récupération, on pourrait tout autant dire recyclage — tout peut s'acheter & donc tout peut se vendre ! Si nous avions été moins frileux, alors peut-être que cette métaphysique des « esprits libres » du siècle dernier aurait métamorphoser les règles du Jeu humain dans un sens plus archaïque, plus mythologique, plus artistique ; mais nous avons eu une trouille archétypale de la magie & nous n'avons pas osé croire en ce vers quoi nous inclinions le plus naturellement du monde. Nous n'avons pas osé parce que nos inclinaisons naturelles sont devenues « névroses », & qu'une « névrose » c'est une « maladie » — il faut donc se soigner & non pas escompter occuper pour de bon la place que l'on croit être la sienne. Il ne faut pas non plus se révolter parce que l'affaiblissement du système par quelque dégénérescence que ce soit permet l'intrusion de virus. Il faut donc se faire soigner. Vois-tu désormais ce que j'entends par « victoire totale », ô lecteur réconcilié ? Trop frileux pour renvoyer le Jeu à son néant, nous l'avons laissé piétiner notre héritage, si bien que la conquête du monde par le Marché — tu l'auras compris, lecteur : désormais le nom de Dieu — s'est faite avec le consentement de tous les joueurs, qui ont encore besoin du néant pour se justifier. Toute fuite est obstruée par la statistique, & la révolte est une capitulation digne, mais une capitulation quand même. Continuer de lutter contre l'empire, c'est continuer de l'alimenter — l'athée est celui qui à le plus de chance de rencontrer Dieu. & même ici, en esquissant une « généalogie » de l'Empire du Marché, je rend service à la culture en apportant un peu d'eau à son moulin, se seraient-ce que les eaux pestilentielles de ses bas-fonds. Tout est devenu d'une telle ampleur, tout est une telle accumulation de puissance par la sinuosité des reptiles, qu'il n'existe même plus de marginalité, il n'y a plus de réprouvé qui ne soit « consciemment » utile à l'appétence du Marché. Le vingtième siècle fut la dernière ligne droite du Jeu : la victoire absolue, celle que tout, même son antithèse, peut justifier. Que nous reste-t-il à nous, les nouveaux maîtres d'œuvre, sinon un vaste dépotoir de relativisme absolu & d'hébétude généralisé ? Le Jeu à gagné, mais nous pouvons toujours rejoindre la table : tout le monde est le bienvenu, car il n'y aura plus jamais de vainqueurs, seulement des joueurs, des esclaves de la « libre concurrence ». Le Jeu pourrait bien durer éternellement, tout ne ferait jamais qu'alimenter ce grand cancer que nous avons dressé au-dessus de nos têtes. Car de vaincre il ne sera plus jamais question pour aucun joueur ; car seul le Jeu, devenu autonome, artificiellement intelligent, domine. La victoire est totale. Ainsi j'incline à l'évidence du siècle. Les portes sont ouvertes à toutes les fenêtres & vous pouvez sauter, vous reconnaître par le vide, plonger la tête dans le sable pollué de votre néant. Nous consommerons notre pain quotidien avec tout l'enthousiasme de notre crainte. Nous sommes au Crépuscule de notre histoire. Que cela soit dit
Thomas D. Lavorel
29 novembre 2008
LA GRANDE ENTOURLOUPE
« Ma
plume est un peu assassine
Pour
ces gens que je n'aime pas trop
Par
certains côtés j'imagine
Que
j' fais aussi partit du lot
Des
bobos Des bobos »
(Renaud – Les Bobos ; Rouge Sang, 2006)
Renaud. C'est toute une histoire qu'il faut raconter. L'histoire d'un mec... peut-être vachement plus malin qu'il n'y paraît
Rouge Sang : Voilà le crime, commis au cours de l'année 2006. Un homme perd le contrôle, dérape & se mange un mur — voilà ce que concluaient les enquêtes à cette époque-là, & les rumeurs sont allées bon train, comme on dit : victime de l'alcool, manipulé, récupéré... jusqu'au suicide artistique !
Rouge Sang : un album lamentable indigne de Renaud, même dans ses pires moments
GENEALOGIE D'UN DISQUE DE MUSIQUE
Au début du 21è siècle, un chanteur du précédent sombre dans un désespoir bien à lui
Pendant plus de 30ans il écrivait & chantait ce qu'il écrivait, & donnait quelques coups de pied quand il voulait donner des coups de pied. Bref, il arrive ce qui arrive & le voilà silencieux, absent ; il quitte la sphère collective sans prévenir
7 ans plus tard...
Les médias l'annoncent timidement, ne sachant pas vraiment si Renaud est une « valeur sûre ». Un nouvel album de Renaud va sortir. De qui ? Renaud, tu sais celui qui chantait Marche à l'Ombre. Ah, ouais ! Je croyais qu'il était mort... Renaud est donc annoncé en douceur. Il sort son disque : Boucan d'Enfer, & c'est un succès commercial sans précédent dans sa carrière ; le voici même récompensé d'une triple victoire de la musique. Comme il l'a dit lui-même : « J'ai niqué Johnny ! » Renaud sort de l'ombre, & qui plus est avec un Renard sur l'épaule — un Renard vivant qui va travailler avec lui en toute amitié, avec amour même, & ce sont quelques brûlots qui se forment sous ses pattes. Très vite, il a de quoi fabriquer un nouveau recueil radiophonique. Il présente son projet à sa « maison de disque » & se voit confronté au discours d'une pouffiasse qui tente de lui faire comprendre : mais, monsieur Séchan, on ne peut plus écrire ce genre de chose aujourd'hui, c'est autre chose que demande le public. & le public vous aime, monsieur Séchan, il vous l'a prouvé, les chiffres de votre précédent produit (Bout quand dent fer — je crois) confirment ! Les consommateurs vous aiment, monsieur Séchan, pourquoi refuser de lui vendre ce qu'ils demandent ? De là s'ensuit une longue libation mercatique où Renaud se fait tirer le portrait par cette « pouffiasse de la conso » qui n'a peut-être jamais écouté de musique de sa vie ; & le pauvre homme, sans doute « énervé par la colère » rentre chez lui & rumine quatre mille sept cent vingt trois attentats à la bombe contre tous les univers sales. Il rumine, il rumine... & puis soudain lui vient une idée (peut-être lui est-elle suggérée ?) : donner aux producteurs un concentré de clichés. Eux, ils assureront une promo d'enfer — puisque Renaud est désormais une « valeur sûre », ils sont prêts à le soutenir, à le propulser, à le repopulariser... Résultat : Renaud se fait un maximum de fric & se barre en Angleterre ! Il s'est fabriqué la copie conforme à l'image que les synapses de la chrématistique se sont faits du personnage, pour les emmerder du plus profond de sa plume ; il nous livre le pire du pire par pure vengeance, il pose un piège gros comme un bateau dans lequel tout le monde est tombé !
Comment Renaud est-il passé de Marchand de Cailloux à Rouge Sang : en jouant lui-même sa propre caricature ! Rouge Sang, je le redis, est le crime, je veux dire maintenant : le meurtre d'un personnage. Renaud s'est joué de nous. Il nous a trompé, illusionné,& pendant que nous regardions là où il voulait que nous regardions, lui préparait sa guerre en silence, un rude combat qui, peut-être, le verra victorieux au terme...
Il rejoint l'Angleterre. Soit pour se taire, soit pour découvrir les conditions de possibilités d'un nouveau Renaud
Thomas D. Lavorel
P.S. : cela dit : demeure toujours la possibilité que Renaud soit véritablement devenu moins de la moitié du quart de son ombre...







